Considérer les vivants invisibles

A l’aube de cette année 2022, alors que les gestes barrières doivent être reconduits face au coronavirus, nous voulons vous souhaiter de garder confiance dans l’avenir et vous encourager à contribuer à un autre climat social par la coopération et la solidarité. Il nous faut agir à contre-courant des assignations à identité, des invectives qui isolent, de l’indifférence qui blesse, avec une priorité : la considération des invisibles, ces choses ou ces êtres négligés ou mal traités.
 
Le moment critique où nous sommes oblige à chausser de nouvelles lunettes dites « de survie » qui met au premier plan tout ce qui est vital. J’avais écrit – voici deux ans dans UP’Magazine – un article intitulé « Pour une économie de la considération » qui pointait les illusions qui nous fascinent et nous empêchent d’agir : l’illimité (du monde à dévorer), l’équivalence (des capitaux financiers, humains ou naturels), la réversibilité (des phénomènes géobiophysiques). Et je citais Jean Lauxérois : « Nous sommes défaits et stupéfaits devant la ’dé-civilisation’ qui nous ronge. Car « l’humanisme fondé sur l’homme rationnel et raisonnable, maître de soi et de la nature, touche désormais à sa fin. »
 
Non, nous ne sommes pas les rois du monde ! Aussi nous faut-il réhabiliter, rendre visibles, tout ce que nous avons négligé… toutes ces choses qui font liens, consistance, subsistance, coexistence… Journaliste au Monde, Perrine Mouterde relaye le constat des scientifiques : « Le grand malheur de la biodiversité c’est que, bien qu’elle soit partout, elle nous est en grande partie invisible. »
Si les chiffres ne parlent pas, alors racontons l’ampleur de la menace !
  • 115 000 milliards d’euros par an, c’est la valeur économique totale des services écosystémiques (OCDE) ;
  • 412 milliards d’euros, c’est le coût de l’inaction pour enrayer la disparition de la biodiversité (WWF) ;
  • 128 milliards de dollars par an, c’est le coût de la déforestation mondiale (WWF) ;
  • 12 milliards d’euros par an, c’est la perte économique estimée liée à l’effondrement des insectes pollinisateurs (WWF) ;
  • 270 millions de tonnes, c’est le poids du plastique rejeté dans l’océan (Ellen Macarthur Foundation).
Merci à Laurent Lafite d’avoir collecté ces chiffres disponibles sur DoGreen

Cerner et mesurer la valeur est un projet politique

Il nous faut donc « donner des prises » pour appréhender et faire valoir ces «invisibles» qui génèrent l’avenir. Ce vendredi 21 janvier, la Convention des entreprises pour le climat (CEC) dialoguait avec Pascal Canfin. Plus de 220 dirigeants d’entreprises et acteurs du changement – qui ont été auditionné le 19 janvier par les parlementaires, voir ICI – étaient connectés en ligne, pour soumettre des pistes d’action à l’eurodéputé. Jérémie Blache, patron de Pili – jeune pousse qui produit des biopigments – se lance : « La comptabilité environnementale ne doit-elle pas être rendue obligatoire ?». La question déclenche immédiatement l’enthousiasme de l’ancien président du WWF, convaincu que ce défi est « la nouvelle frontière ». Celui-ci ajoute : « Cerner et mesurer la valeur est un projet politique : Il concerne l’accès aux données (disclosure), les règles prudentielles, assurancielles pour intégrer le risque climatique et écologique devenu systémique et le traitement des externalités dans la sphère financière. »
 
La valeur de l’entreprise doit désormais être estimée selon les limites planétaires. En effet, « que vaut une entreprise comme Total, dans un monde à 1,5°C ?, interroge le Président de la Commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire du Parlement européen. Ce qui est essentiel c’est de rendre visible le plan de transition des entreprises comme le permet la taxonomie. » Nous sommes en plein dans la mise en « visibilité » des fameuses « externalités », ces « impacts involontaires sur des tiers non indemnisés » que nous ne pouvons plus guère passer sous le tapis. L’appel entre en résonance avec les innombrables remises en cause des critères d’évaluation des produits et des services.

Les coûts cachés à révéler

Chacun découvre, à son échelle, qu’il y a quelque chose qui cloche quand on vend une baguette à 29 centimes ou de la viande de porc à moins de 2 euros/kilo ! Des prix qui reposent sur la non-considération de certains coûts : quels sont les salaires des boulangers mobilisés ? Comment est produit le blé utilisé ? Quelles sont les émissions néfastes comme les gaz à effet de serre liés aux élevages intensifs ou aux transports induits ? En d’autres termes, réduire l’acte d’achat au prix affiché est un non-sens social et écologique. Acheter c’est aussi adhérer à un monde !

Pour apprécier la valeur globale d’un produit, la tendance est à exiger des affichages de scores (Nutriscore, planetScore…), à rechercher de nouveaux indicateurs face au PIB, à comptabiliser des crédits carbone… Mais là aussi, des conflits d’intérêts croissants séparent ce que Bruno Latour appelle « les classes géosociales ». Ainsi, apparaît une société de régulation des impacts, volontaire pour « gouverner par les empreintes » qui pourrait bien se traduire par l’extension de nos passes sanitaires en « passes climatiques ou écologiques ».

Puisqu’il y a de grosses inégalités dans nos émissions de CO2 (1% des plus riches de la planète émettent 17% des gaz à effet de serre), certains imaginent des plafonnements individualisés. Et les innovations sont déjà là, comme la start-up Doconomy qui s’est associée à Mastercard et la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) pour mettre au point une carte de crédit de surveillance du CO2 – appelée DO Black. Celle-ci se présente comme le premier outil pour aider à « ne pas trop dépenser ». Nathalie Green, PDG et cofondatrice de Doconomy, considère que cette carte répond à un besoin crucial : « Nous devons tous prendre conscience de l’urgence de la situation et évoluer rapidement vers une consommation plus responsable. » La carte DO Black « suit les traces » d’une étude de la revue Nature d’août 2021 appelant à surveiller les émissions de CO2 des individus grâce à des compteurs intelligents et des applications de suivi.

La guerre des cadrages sur ce qui compte

Bien sûr, cette évolution mérite un parfait ancrage démocratique pour se prémunir de la domination d’un groupe d’influence sur un autre. Les jeux d’acteurs pour prendre le pouvoir et décider les cadres qui structurent l’intérêt – donc la valeur – sont puissants et redoutables. A ce sujet, certaines postures hégémoniques sont devenues inacceptables. Ainsi celle de Larry Fink, patron de BlackRock, le plus important gestionnaire d’actifs de la planète, qui affirme dans sa lettre annuelle aux PDG publié le 18 janvier : « Le capitalisme a le pouvoir de façonner la société et d’agir comme un puissant catalyseur de changement. »
 
Cette profession de foi du gérant de 10 000 milliards de dollars d’actifs témoigne d’une inversion des ordres, désormais aberrante, qui a pris corps voilà plus de 40 ans. Non, le « designer du futur » ne peut être un capitalisme irresponsable mais bien plutôt la démocratie vivante capable de façonner l’économie que nous voulons ! On peut saluer ici l’initiative de Maxime Mathon pour défendre la « double matérialité » qui donne droit d’existence aux enjeux non financiers (voir l’initiative doublemateriality.org). Celle-ci est essentielle pour faire valoir les dimensions environnementales et sociales qui supportent la valeur des entreprises. De plus, chaque citoyen est légitime à connaître les impacts des entreprises et leur viabilité !
 
TEK4life s’emploie à produire des repères communs et du sens, au sein des alliances multiacteurs qu’elle anime. L’Alliance ComptaRegeneration (ACR) s’élargit avec l’adhésion de GRDF, de France Ville durable et d’Agridées et entame sa troisième année d’existence : elle prévoit d’explorer les modalités de comptabilités territoriales d’intérêt collectif. Elle s’emploiera à montrer trois choses : comment une comptabilité augmentée peut valoriser des trajectoires de progrès écologique, portées notamment par les entreprises à mission ou par des entreprises en redirection écologique ; comment elle peut aider à aligner, par des comptabilité « augmentées », les acteurs au sein d’une même chaîne de valeur ; enfin, elle recherchera comment anticiper les risques de transition par une comptabilité prospective.

18 juin 2022 : La Fête à Pigou pour prendre en compte le vivant dans nos économies

En parallèle du parcours ambitieux de l’ACR, Tek4Life continue d’œuvrer pour sensibiliser le plus grand nombre, à la prise en compte du vivant dans nos économies. Elle engage avec Ground Control et le Cabinet KAIROS un programme d’acculturation/formation aux comptabilités écologiques et sociales qui se doublera d’une manifestation publique le 18 juin : la « Fête à Pigou ».
 
Annoncé en septembre 2020, lors des Germinations, cet événement questionnera la notion d’externalité décrite il y a un siècle par l’économiste Arthur Cecil Pigou. Ces « impacts involontaires » – dont tout le monde se fout – sont devenus monstrueux au point d’hypothéquer notre avenir (voir la limite de la pollution chimique désormais dépassée). Au-delà du principe pollueur-payeur fondé sur l’éthique de responsabilité de Pigou, mais qui n’a rien résolu là où il est appliqué (en Europe et aux Etats-Unis notamment), il nous faut collectivement prendre à bras le corps ce problème dont la négligence rend l’avenir toujours plus coûteux à sauver. Financiers, entrepreneurs, ONG, acteurs académiques, publics ou citoyens, responsables politiques seront mobilisés pour proposer des moyens de bonne gestion de ces impacts.

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