Glasgow, le temps de l’arraisonnement… au vivant ?

A l’heure des communautés en ligne où l’on cultive l’entre-soi, quoi de mieux que de sortir des écrans. Ce 14 octobre au soir, j’embarque pour le Chalet des îles du bois de Boulogne, à l’ouest de Paris, afin de rejoindre la Communauté des Entreprises à mission (CEM) que TEK4life a ralliée, en plein confinement. Joyeuse ambiance ici avec tous ceux, en chair et en os, qui font « le pari de l’amour » comme le décrit Emery Jacquillat, président de cette communauté. Pour lui, il s’agit de « réconcilier des mondes opposés », économie versus écologie. Les chefs d’entreprises réunis avec leurs mentors académiques de l’Ecole des Mines (Armand Hatchuel, Blanche Segrestin et Kevin Levillain) prennent ce défi à bras le corps. Et chacun challenge l’autre, sur sa cohérence, ses indicateurs, son ambition…

Entreprises à mission et droit de l’environnement

Ils sont aujourd’hui 206 à avoir adopté le statut d’entreprise à mission ouvert par la Loi Pacte en France. « La « mission » est souvent ancrée dans le business model de l’entreprise dès sa création », explique Novethic qui présentait le nouvel Observatoire en février dernier. Une entreprise sur cinq est née avec une intention d’avoir un impact positif et l’a rapidement traduit par sa qualité d’entreprise à mission. Par ailleurs, 11 % sont issues de l’économie sociale et solidaire (ESS), et près de 15 % ont également le label international B corp. Cela n’est pas surprenant quand 36 % des entreprises expliquent leur démarche par l’envie de prendre en compte « les enjeux de transition économique, sociale et écologique » ou « préserver des écosystèmes naturels ou des biens communs ».
 
La dynamique est en train de gagner l’Europe. La CEM organise, le 1er décembre, le Congrès européen des entreprises à mission pour servir de base à un capitalisme responsable. Corinne Lepage croit à cette « contamination » que les cadres juridiques et réglementaires européens encouragent. L’ancienne ministre a publié, avec Christian Huglo, son compagnon, « Nos batailles pour l’environnement », qui témoigne de la force du droit – 50 procès sont restitués – désormais apte à contrer les puissances économiques enclines à tout sacrifier au nom d’intérêts particuliers. C’est ce même droit qui vient de condamner l’Etat français, sommé de « réparer le préjudice écologique » dont il est responsable. Le tribunal administratif de Paris donne jusqu’au 31 décembre 2022 à l’exécutif pour prendre « toutes les mesures utiles » afin de compenser l’excès d’émissions de CO2 constaté entre 2015 et 2018.

Revisiter nos imaginaires entrepreneuriaux, réinitialiser nos modèles

«  Il faut désormais penser les entreprises dans le monde de l’après-croissance  » plaide Geneviève Feronne, qui présentera son rapport sur cette perspective le 10 novembre. Renvoyant dos à dos les partisans de la décroissance « qui ont échoué » et les défenseurs de la croissance verte « qui ne sont plus crédibles », elle nous invite à revisiter nos imaginaires entrepreneuriaux, à réinitialiser nos modèles économiques, comptables et de gouvernance.

Reset donc. Comme le coronavirus a imposé sa loi, la menace écologique peut-elle structurer un nouvel ordre planétaire ? Le péril commun qui s’avance frappe bien davantage les esprits que l’appel à prendre soin des biens communs. C’est pourquoi Armand Hatchuel, professeur à Mines ParisTech/PSL Université défend le recours au très vieux principe des « avaries communes » pour faire face aux dérèglements climatiques et écologiques.

Le score de Glasgow, vous connaissez ?

Cela évoque le terme d’arraisonnement (Gestell en allemand), cher à Martin Heidegger pour désigner la transformation de la vision du monde par la prédominance de la technique. Ne sommes-nous pas dans un moment de bascule où notre vision du monde se trouve renversée par l’effraction du vivant en crise ? Chacun le pressent : le seul avenir possible se tient dans l’arraisonnement vital de nos choix aux équilibres géo-biologiques. Mais l’humanité semble traumatisée, étourdie par la catastrophe annoncée, choquée par la perte de tout avenir. Possède-t-elle le ressort collectif pour réagir au traumatisme planétaire ?
 
En clinique médicale, il existe un test probant pour tester un malade après un traumatisme crânien. Il s’agit du score de Glasgow ! Ce dernier permet d’évaluer le niveau de conscience d’un patient selon trois paramètres : l’ouverture des yeux, la réponse verbale et la réponse motrice.
 
Observons les capteurs branchés sur les dégradations des glaciers, de la qualité de l’air, des eaux, des sols… Oui, ils fonctionnent et renseignent les agences dédiées qui produisent des états des lieux alarmants (comme celui du GIEC publié en août dernier). Étudions les manifestations verbales. Sans nul doute, le patient réagit. Les alertes rouges ont été sonnées par Antonio Guterres, Secrétaire général des Nations unies. Greta Thumberg, et les quatre cents jeunes réunis pour le sommet Youth4Climat : Driving Ambition ont réitéré leur injonction : « Stop au blabla, agissez ! ».

Mais au final, quelle est la réponse motrice ?

Au plan international, Glasgow se profile comme un phare à la fin du mois. Déjà, la « déclaration de Kunming », publiée le 13 octobre à l’issue des réunions en ligne de la Cop15 sur la biodiversité fixe dix-sept objectifs généraux et défend le concept de « civilisation écologique ». Les discussions entre les chefs d’États se poursuivront en janvier 2022 à Genève avant la deuxième phase de la COP15 en avril 2022 en Chine.
 
Mais c’est bien la COP 26 à Glasgow qui s’ouvrira le 31 octobre qui sera déterminante. La responsabilité des dirigeants est engagée dans ce moment crucial qui peut sceller la réorientation de nos économies confrontées au dérèglement climatique et biologique. Vont-ils arraisonner le vaisseau de l’humanité, comme un bateau sommé de fournir des justifications, de rendre des comptes pour finalement se mettre « en conformité planétaire » ?

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