Solvables oui, mais pas viables

Les limites, on flirte avec elles, on les dépasse et à un moment… cela devient insoutenable ! Ce 5 novembre, quand les chaînes d’information MSNBC, NBC News et ABC News ont interrompu le discours du président-candidat Trump, qui reprenait des « fake news », nous avons assisté à un moment unique : la censure d’un président ! « Stop !», ont décrété les trois chaînes dont les speakers ont mouché le président. « This is a wild moment », a twitté le commentateur politique de NBC News, Danny Freeman.
 
Pourquoi est-ce arrivé ce jour-là ? Comment les médias ont-ils pu s’arroger un tel droit ? Ont-ils craint d’engager leur responsabilité en laissant la « noyade verbale » engager le pays dans la violence ? Ou bien est-ce la simple possibilité juridique permise à ces médias, dès lors que la victoire de Biden était devenue imminente?

Stop à l’insoutenable

Dire Stop ! C’est aussi ce qu’a décrété le député européen Pierre Larrouturou en grève de la faim depuis le 28 octobre et suivi désormais par d’autres comme le paysagiste punk Eric Lenoir ou la journaliste Laure Noualhat. Stop au serpent de mer de la taxe sur les transactions financières (TTF) lancée par James Tobin en… 1972. Rapporteur du budget, Pierre Larrouturou revendique l’inscription dans le plan de financement européen d’une Directive pour taxer les revenus de la spéculation, celle-ci étant prête à être appliquée depuis… 2011.
 
C’est le moment d’agir : nos Etats sont saignés à blanc par la pandémie et la redirection écologique a besoin d’argent (600 milliards d’euros par an d’après le GIEC). Et tout le monde semble d’accord pour cette taxation à 0,1% qui devrait rapporter 50 milliards/ par an à l’Europe : 88% des citoyens allemands et 70% des citoyens français adhèrent à cette mesure. Même le Parlement européen est acquis à la cause… « L’obstacle, ce sont nos gouvernants, Angela Merkel (qui termine sa carrière politique en décembre) et Emmanuel Macron, estime le député en grève de la faim qui compte interpeler, jeudi 12 novembre, le Parlement européen. Il est temps de faire payer un peu les marchés financiers ! »
 
Chacun pourrait dire à l’envi sa litanie de l’insupportable. Une coalition suisse de 114 organisations veut ainsi en finir avec l’impunité des entreprises qui ne rendent aucun compte sur les dégâts sociaux et environnementaux qu’elles produisent hors du pays. Une votation est prévue le 29 novembre pour adopter – ou pas – le projet d’initiative populaire « Pour des entreprises responsables – pour protéger l’être humain et l’environnement », qui s’apparente aux règles existant déjà en France avec la loi sur le devoir de vigilance, mais aussi aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Allemagne.

Promouvoir la viabilité des entreprises avant leur solvabilité

La lutte contre les grands groupes impliqués dans des dégradations sanitaires, climatiques ou écologiques n’est pas gagnée, malgré les synchronisations efficaces des sociétés civiles européennes. L’article de Valère Gogniat paru dans Le Temps exhibe le cynisme du « roi du béton », le Suisse Beat Hess. Sans aucune remise en cause de son métier et de sa raison d’être, le patron de LafargeHolcim (qui a son siège en Suisse) torpille l’initiative de votation, dans un mépris des 122 cas problématiques établis dans 34 pays par Greenpeace.
 
C’est bien la limitation de la liberté d’entreprendre des entreprises qui est de plus en plus visée à mesure que la dégradation des milieux de vie devient… insoutenable. Car les droits de l’homme et les droits à la santé (conditionnée par un environnement sain) entrent de plus en plus en confrontation avec la liberté entrepreneuriale. Et le Conseil Constitutionnel français vient d’accomplir, le 31 janvier dernier, un virage radical, en décidant d’interdire l’exportation de pesticides proscrits en Europe. Une position qui conduit la Commission européenne à considérer ce problème éthique grave : il faut stopper l’exposition des populations du Sud à des substances jugées néfastes en Europe en révisant la procédure de consentement préalable en connaissance de cause (PIC), ont fait savoir des représentants européens, le 28 octobre dernier.
 
En conséquence, si les normes comptables sont tenues de veiller à la solvabilité des entreprises, il s’agit désormais de mobiliser des cadres innovants prenant en compte les coûts environnementaux pour exiger la viabilité des entreprises, dont la productivité dépend nécessairement de la préservation des milieux humains et naturels. Sans mobilisation dans ce sens, nous traitons à la marge la bifurcation nécessaire pour donner un avenir aux générations futures. C’est la raison d’être de l’Alliance comptaRegeneration2020 créée il y a un an par Tek4life.

La mortalité de la Covid-19 découle de nos modes de vie

Cette préservation de nos milieux de vie constitue le premier rempart aux pandémies qui risquent de continuer à nous affecter aussi durement qu’aujourd’hui. Il faut bien réaliser en effet que nous ne verrions pas tant de nos proches mourir, s’ils n’avaient déjà contracté des maladies chroniques comme les cancers, le diabète, l’obésité, les maladies cardiovasculaires ou autoimmunes, l’asthme… La mortalité importante de la Covid-19 (2,5% des cas à l’échelle mondiale) découle de nos modes de vie et des expositions chroniques alimentaires, respiratoires ou cutanées. Et pourtant, les gouvernements continuent de négliger les plans santé environnement successifs, comme le dénonce William Dab, ancien directeur général de la santé
 
Alors que nous freinons violemment nos économies (avec les risques énormes de récession) du fait de la pandémie, l’économiste Eloi Laurent propose dans son nouvel ouvrage : Et si la santé guidait le monde ? Il nous invite à soigner les écosystèmes qui nous font vivre en réorientant nos systèmes économiques pour « donner un sens parta­gé à la transition écologique » qu’il voudrait « instinctive, sensuelle et viscérale ».
 
C’est l’impulsion à laquelle ont participé les Germinations de fin septembre dont vous trouverez ici les images du Best-of. Le média SoonSoonSoon a recensé les six chantiers catalysés par ce Festival vivant pour une société résiliente. Notre chroniqueur Olivier Turquin, écosociologue, livre son second témoignage sur la « convivance », après les Germinations. Enfin, les étudiants de l’école Estienne confient à votre curiosité des créations insolites et poétiques.